Ariane Cloutier/Suite

RÉCITS D'UNE DÉCHÉANCE

Troisième partie

 

La calèche était de plus en plus secouée par la route mal entretenue sur laquelle François Delacours me menait. Je regardai partout autour de moi, mais ne reconnus nullement l'étrange paysage nous encerclant. Les traits de monsieur Delacours semblaient de plus en plus crispés et ses muscles de plus en plus tendus. Dehors, les arbres semblaient morts et couverts de mousse. Après quelques insupportables minutes, la calèche s'arrêta et  je fus poussé violement au-dehors.

                                                           
Andrew pleurait silencieusement. Il serrait le parchemin humide contre son cœur. Ce qu'il y avait lu lui avait déchiré l'âme. Il le lut et le relut des centaines de fois sans pouvoir tout à fait réaliser si ses paroles étaient vraies. Delphine se marierait à François le lendemain, pour sortir sa famille de la misère. Ils en avaient décidé ainsi, la condamnant à l'enfer...

                                                         
Andrew, mon amour,
Tu te rappelles cet homme horrible ? Celui qui nous donnait froid dans le dos chaque fois que nous le croisions au  village ? Aujourd'hui, me voilà enchaînée à lui, me voilà sa fiancée. J'ai si peur de cet homme, Andrew! Sauve-moi! Notre amour est secret, interdit, mais je préférerais mourir que de vivre sans toi, sans ton amour. Mes parents savaient Andrew, depuis le début ! Ils te haïssaient sans te connaître, te méprisaient. Comment peut-on détester quelqu'un simplement parce qu'il n'est pas de la même origine que nous ? Andrew, si tu savais comme j'ai peur... Rejoins-moi ce soir au saule pleureur. Je pars avec toi. Emmène-moi loin d'ici, loin, tellement loin. Montre-moi cette Angleterre dont tu me parlais si souvent. Montre-moi la vraie vie, la liberté et l'amour.
Rejoins-moi à minuit, je serai tienne.
Je t'aime, Andrew, de tout mon cœur.


J'atterris brusquement sur le sol et sentis mes os craquer. Lentement, François Delacours sortit de sa calèche, le plus élégamment du monde. Il s'accroupit près de moi et toucha ma joue presque intimement, mais sa douceur se changea soudainement en rage et il me frappa encore et encore sans jamais s'affaiblir. Il se leva, et de toutes mes forces, je tentai de me défendre, de me libérer, mais il était beaucoup plus fort que moi. Il m'asséna d'innombrables coups jusqu'à ce que ma vue se brouille et que mon corps fût à peine reconnaissable. François Delacours abandonna mon corps à quelques lieues du saule pleureur. Ma toute dernière pensée fut pour Delphine. Jamais elle ne verrait l'Angleterre, jamais plus je ne la reverrais...
Mon regard d'éteignit à jamais...

C'était dimanche et l'air était humide. Un violent orage se préparait et Delphine pleurait. Sa mère déposa tendrement le voile blanc sur son visage. Elle caressa la joue de sa fille et la poussa doucement vers son père. Il prit son bras et ils entrèrent tous deux dans l'église. Tous les visages se posaient sur elle, mais ils leur semblaient vils, monstrueux. L'écho de ses pleurs résonnait tristement dans l'église. Elle avança lentement, tremblante de la tête aux pieds. Elle eut une pensée pour Andrew. Il ne s'était pas présenté au saule pleureur la veille. Elle l'avait attendu des heures et avait pleuré toute la nuit. Pourquoi n'était-il pas venu ? Pourquoi l'avait-il abandonnée? Ses sanglots redoublèrent d'intensité et elle tenta de se libérer du bras de son père, mais il resserra son emprise. Elle se trouvait désormais aux côtés de François. Elle sentait son regard froid et méchant sur elle. Elle le sentait qui l'encerclait, la possédait. La cérémonie fut brève, comme si le temps pressait. Les alliances furent échangées malgré le tremblement incontrôlable de Delphine. Puis vint le moment d'échanger le baiser de l'amour. Sans douceur, il souleva son voile et la serra contre lui.

               
Andrew marchait depuis une heure lorsqu'il vit une masse humaine s'animant devant un petit pont. Tous avaient l'air désemparés, presque terrifiés. Andrew s'approcha fébrilement. À travers la foule en mouvement, il vit son visage. Il vit son propre visage s tuméfié et son corps affligé d'innombrables blessures. Il était à peine reconnaissable, mais un homme s'écria : «  Mon Dieu, c'est Andrew Morgan ! » Andrew reconnut alors le bijoutier. À peine une semaine plus tôt, il lui avait acheté sa plus jolie bague, prétendant vouloir courtiser la plus jolie dame du village. Il lui avait confié qu'il désirait demander Delphine en mariage, et le bijoutier en avait semblé on ne peut plus enjoué. Il l'avait gratifié d'un sourire débordant de sincérité et lui avait souhaité la plus heureuse des unions. Lorsqu' Andrew ouvrit les yeux, un homme arracha un morceau de tissu taché de sang des mains du cadavre d'Andrew et les paysans semblèrent soudain perdre leur souffle. Il s'agissait du sceau des Delacours. Le bijoutier s'empressa alors de raconter tout ce qu'il savait. Avec la plus grande tristesse, il narra les propos du jeune Andrew qui s'était présenté chez lui. Les paysans enlevèrent leur casquette et la serrèrent contre leur ventre. Certains d'entre eux pleuraient et les autres regardaient au sol.

- Delphine! Elle se marie aujourd'hui à François Delacours! Mon Dieu, vite!  hurla un  paysan.

Le bijoutier s'empara du sceau des Delacours et courut sans relâche jusqu'à l'église du village. Son âge le ralentissait, mais il voulait à tout prix empêcher cette union. La pluie martelait son visage, son corps, mais il ne s'arrêta pas une seule fois, comme si quelqu'un d'invisible lui donnait la force de continuer...

François enserrait la taille de Delphine et approchait vulgairement son visage du sien. Les portes de l'église s'ouvrirent violemment et François repoussa Delphine. Le bijoutier, à bout de souffle et haletant, brandit le bout de tissu et s'écria de toutes ses forces :
  -Le sceau Delacours... Sur le cadavre... Andrew Morgan!...  Il l'aimait...  devait l'épouser...  Delphine!... 

 
Les gens de haut statut présents au mariage s'exclamèrent en écoutant les paroles entrecoupées par la respiration saccadée du bijoutier. François empoigna les épaules de Delphine et la tourna brusquement vers les gens.

- Cette garce fréquentait cet ignoble anglais! C'est son honneur  que ce mariage sauve, hurla françois.

- Vous l'avez tué! s'écrièrent de nombreuses personnes.

- Meurtrier! lancèrent les autres.

Delphine s'écroula sur le sol lorsque des hommes s'emparèrent de François. Ils l'emmenèrent loin de l'église et lui firent tout avouer. Le bijoutier se précipita vers elle et la serra tendrement dans ses bras. Il l'aida à se relever tout en l'enserrant de ses bras. Il la mena un peu à l'écart de l'église et l'aida à s'asseoir sur un rocher. Une douce lueur semblait les envelopper. Elle se sentit aussitôt apaisée. Elle sursauta lorsqu'elle vit un petit parchemin tout près d'elle. Elle porta une main à son cœur et versa une larme. Pour la première fois, elle versa une larme de joie. Elle enleva sa bague de fiançailles du parchemin et l'embrassa tendrement. Un bref moment, elle crut apercevoir Andrew lui souriant à travers cette chaude lueur. Elle se dissipa tout doucement, laissant place au soleil qui transperçait désormais les nuages...

Photo : Shanelle Dupuis

Dernière mise à jour de cette page le 22/06/2008

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