PREMIER PRIX À LA FRANCOFÊTE !



LE PATRIOTE OUBLIÉ


L’air était humide dans cette cellule isolée au Pied-du-Courant. Cette nouvelle prison de Montréal était située à l'angle des rues Notre-Dame et De Lorimier. Le prisonnier voyait douze autres hommes dans les cellules avoisinantes. Ils avaient tous commis le même crime à quelques différences près : défendre leur patrie. Toute sa vie il avait protégé sa langue maternelle, si chère à ses yeux.

Quelques mois plus tôt, lorsqu’un avis fut lancé pour l’arrestation des chefs patriotes, il s’était tapi dans la forêt où, espérait-il, il serait à l’abri. Longtemps il tenta de fuir à l’aide de sa boussole, mais chaque fois, il s’égarait un peu plus. Durant ce court séjour, il dut se nourrir essentiellement de rhizomes et d’autres racines ainsi que de fruits sauvages. Il lui fallut plusieurs jours pour apprivoiser cet exécrable menu, mais il n’avait guère le choix. Le fait de s’attabler avec sa famille lui manquait. Ces doux instants jubilatoires lui pesaient lourdement sur la conscience. Il avait abandonné sa famille.

Un soir, alors qu’il était aux aguets, deux soldats passèrent près de lui. Il devinait à leur ton des palabres sans intérêt. Le patriote resta longtemps dans la même position et ses membres s’engourdirent de plus en plus. Sans réfléchir, il bougea. L’herbe bruit. Un des soldats s’écria :

-Toi, là-bas, montre-toi! Tout de suite!

Il se leva précipitamment et courut le plus vite qu’il put. Le soldat était  indéniablement plus rapide que lui. Il agrippa fermement son étoffe de laine grise et le fit trébucher. Paniqué, le patriote rampa et tenta de se cramponner aux racines des arbres afin d’échapper au soldat. Ses efforts furent vains car celui-ci le remit sur pied sans peine. Le deuxième soldat qui accourait s’écria :

- Je le reconnais ! C’est un mécréant de patriote!

- Juste ciel ! Mais tu as raison! Je l’ai vu à plusieurs assemblées populaires auxquelles j’ai dû mettre fin.

-Que faisons-nous de lui? s’enquit le deuxième.

- Eh bien…emmenons-le !

 Le trajet du retour vers Montréal fut bref. Lorsqu’ils franchirent la passerelle les rapprochant de la ville, il vit des citoyens l’ayant appuyé se disperser rapidement. Son âme s’emplit alors d’amertume. Lorsqu’il fut présenté devant le tribunal, il tenta de se défendre avec tact, mais les représentants de la loi, reconnaissant son rôle aux assemblées populaires, ne voulurent rien entendre. Il fut jeté dans cette immonde cellule, celle où il fut tiré brusquement de ses rêveries par les soldats venus l’escorter vers le gibet.

Ils étaient treize. Il dut assister à toutes les pendaisons, puisqu’il avait été capturé la veille, mais il n’oublia jamais le visage de Joseph Duquette dont le supplice dura vingt minutes et dont les traits furent horriblement déformés par la douleur. Douze prisonniers furent pendus au total cette année-là.

Quelques mois plus tard, son exécution eut lieu. On oublia son nom, mais les dernières paroles qu’il prononça restèrent gravées au creux de l’âme de ceux qui les entendirent. En se frappant le côté gauche de la poitrine, il   hurla :

              LA langue française, je la parle par cœur!

Dernière mise à jour de cette page le 27/04/2008

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